Le regard zoome

Le premier instant de l’amour est un ressenti. Avant qu’aucun sens ne parle, l’alchimie des corps agit. 

Les vibrations atteignent toutes les cellules conjointement pour les deux personnes et un délicieux ressenti émotionnel se met en place. 

Nous sommes alors complètement focalisés sur ce ressenti diffus. Notre destin se met en route à ce moment précis, ou plutôt, il poursuit son intention de nous amener à cette rencontre. 

Pendant un temps plus ou moins long nos émotions nous tiennent en haleine. 

Des papillons dans le ventre, le cœur gonflé dans la poitrine près à exploser, les pensées totalement prises par l’élu-e. Ce ressenti intense dure encore et encore, jusqu’au jour où ! …

La relation s’installe et prend place. La vie ressemble à un paradis fusionnel entre les deux personnes éprises l’une de l’autre. Chacune ne voit plus que l’autre, qu’elle considère comme sa propre moitié, voire son entier, tant le ressenti mobilise toute son attention. 

La vie ressemble à un rêve dans cet état unitif. Chacun se nourrit de l’autre, complètement happé par ce délicieux sentiment de plénitude, mémoire ancienne de fusion avec le ventre maternel.

L’état amoureux est complètement focalisé sur ce ressenti corporel. Une soif de l’autre inextinguible s’installe pour un certain temps, plus ou moins long, selon les personnes et les circonstances.

Dans les paroles échangées, les interactions, la confrontation entre deux chemins de vie complètement différents, les conditionnements de chacun ressortent immanquablement petit à petit. Le ressenti émotionnel physique envahit tout l’espace intérieur, mais plus pour longtemps.

De la pépite d’or complètement concentrée au creux du cœur survient un mouvement d’expansion qui défocalise du ressenti physique et zoome progressivement depuis le regard seul. 

L’autre, petit à petit, reprend sa forme initiale d’être séparé. Il se crée alors une distance qui coupe en deux l’unité du ressenti, surgie à la première seconde de la rencontre 

La distance installée entre les deux êtres agrandit la vision de l’autre. Insidieusement l’autre nous apparaît, avec ses forces et ses faiblesses, qui ne correspondent plus à l’état extatique que nous nous en faisions. 

Un ressenti d’agacement par-ci, une vibration de colère par là, une appréciation, un jugement, et soudain apparaît un déni qui nous avait complètement caché qui l’autre est vraiment dans sa globalité. 

De l’amour fusion naît alors, ou peut-être pas, l’amour tendresse. De ce recul du ressenti émotionnel à l’apparition de la vision de la globalité, un fossé se creuse entre les deux antagonistes. Le regard se fait incisif et jugeant.

Une sensation de désamour prend place alors que la passion des premiers jours s’estompe, puis s’efface peu à peu, pour ne plus être que regard

De cette dualité apparaît alors une impression de rejet. Alors que la vie, dans son infinie sagesse, ne fait que mettre en face de nous le miroir de nos propres faiblesses. A ce moment précis de l’histoire, de cette belle romance si fortement vécue, surgit une fracture. 

Cet amour des premiers jours qui nous avait complètement happé se transforme. 

Déni, rejet, refus d’aller plus loin et la rupture survient. Une autre possibilité peut apparaître pour qui souhaite entrer dans la compréhension de ce qui se joue en elle ou en lui.

Qu’est-ce qui fait que ce géant d’amour qui envahissait tout l’espace redevienne un simple humain avec ses forces et ses faiblesses ? Qu’est-ce qui transforme le prince charmant ou la princesse charmante en être banal et tellement prévisible ? Le regard a installé sa distanciation ravageuse. L’introspection, l’envie de comprendre, l’empathie sont encore possibles et même souhaitées, pour ne pas retomber dans ce rouage infernal.

Dans certains cas où la tendresse et le respect survivent, la relation peut évoluer vers un avenir meilleur, tellement plus vrai.

Chaque émotion ressentie dans l’échange conflictuel (ou paisible) apporte sa leçon de sagesse. Qu’est-ce qui fait miroir en moi ? Quelle blessure non résolue la situation fait ressurgir le mieux et que je n’ai pas encore comprise, dont je n’ai pas encore pris conscience ?

Ce qui apparaît maintenant me renvoie à cette prise de conscience de ce qui se joue alors de mes propres blessures. Cette étape est absolument essentielle à la survie de la relation, de la focalisation des premiers jours au ressenti si intense, à ce zoom qui a conduit à la dualité mise en place par le regard.

Il s’agit de revenir au ressenti de chaque situation, qui devient alors un grand enseignement de qui je suis personnellement à chaque interaction, de comment je me suis construit-e.

L’autre, quel qu’il soit, ne fait que m’apprendre une facette de ma personnalité.

Que je l’aie involontairement au volontairement occulté, ce regard incisif, qui peut être absolument séparateur, peut aussi être un tremplin pour me connaître. Voir émerger mes conditionnements, reconnaître mes concepts innés ou acquis, mes certitudes, mes convictions qui peuvent tous être impliqués dans ma vision de la réalité telle que je la crois, mais non telle qu’elle est, est essentiel pour dépasser l’enseignement qui s’offre à moi.

De cette base de réflexion, une autre forme d’amour se met en place, emplie de compassion, d’empathie, de sympathie, de tendresse pour les blessures de l’autre qui m’enseignent sur mes propres blessures. 

De l’amour fusionnel, puis duel, naît une autre forme d’amour ascensionnel, depuis là où le regard a frappé. Dans sa soif de division, le regard apporte la lucidité et la compassion dans l’interrelation qui amène à un sentiment de compréhension de qui je suis. 

La compassion véritable surgit depuis la relation duelle et s’étend vers un amour inconditionnel dédié à toute forme de vie.

Namasté

Claudine

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